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Face à l’extrême droite : l’urgence d’informer sans complaisance 

Après un score inédit du Rassemblement national (RN) aux élections européennes, une prise de conscience urgente doit s’imposer dans les rédactions. Nous, l’AJAR, l’AJL et PLU, souhaitons alerter sur les responsabilités de notre profession face à la montée de l’extrême droite, à la veille des élections législatives anticipées. 

De CNews à Europe 1, en passant par le Journal du Dimanche, les médias Bolloré promeuvent les idées racistes, sexistes, LGBTIphobes et xénophobes de l’extrême droite. Mais celles-ci ont déjà infusé dans le reste de la sphère médiatique. 

Par leur manière de cadrer les débats, de faire de l’islam, de l’immigration et de l’insécurité des thèmes centraux des journaux télé ou radio, de nombreux médias ont participé à banaliser l’idéologie raciste du RN. Ils ont également joué un rôle dans la dédiabolisation des dirigeant·es du parti, comme le rappelle l’observatoire des médias Acrimed. En plus de la surreprésentation des personnalités politiques d’extrême droite, cette normalisation passe par les invité·es, choisi·es pour leurs idées réactionnaires, comme l’illustre la consigne récente de BFMTV d’accueillir davantage d’éditorialistes de « droite et droite + ». Un traitement diamétralement opposé à celui réservé à la gauche, invisibilisée ou diabolisée

En organisant fin mai un débat entre la tête de liste du RN, Jordan Bardella, et le chef du gouvernement, Gabriel Attal, France 2 a installé le parti d’extrême droite comme la seule opposition à la majorité présidentielle. Présenté comme « Le duel de la jeune génération » par France 2, ce débat aurait dû soulever des interrogations sur sa légitimité et ses conséquences sur une vie politique déjà imprégnée de discours stigmatisants envers les personnes minorisées. 

Des médias font le choix de traiter les politiques du RN en personnalités comme les autres : du « bon vivant, fin gourmet » Jordan Bardella chez Paris Match en 2020 à France Inter demandant à Marine Le Pen son « premier fou rire de campagne » en 2022. Cette « peopolisation », une manière inconséquente de couvrir la politique, met de côté le fond : le programme de l’extrême droite et ses dangers.

Si le RN a réussi à lisser son image, son idéologie n’a pas changé. Ces derniers mois, des député·es RN ont, entre autres, voté contre la constitutionnalisation de l’IVG, pour la loi immigration introduisant la « préférence nationale » dans l’accès à la protection sociale, pour limiter l’accès aux transitions médicales et sociales pour les mineurs trans, etc.

En 2023, le RN a créé une association parlementaire pour « contrer le poison wokiste », la « propagande LGBT » à l’école, ou la « menace transgenre » dans le sport féminin. En 2019, le RN s’était déjà opposé à une résolution visant à interdire les discours de haine envers les personnes LGBT en Europe. Au soir des élections européennes, des membres du GUD, un groupuscule néofasciste aux nombreux liens avec le RN, ont agressé physiquement un homme gay. L’un d’eux aurait déclaré en garde à vue : « Vivement dans trois semaines, on pourra casser du PD autant qu’on veut ». Cette actualité rappelle les liens idéologiques étroits de l’extrême droite avec des groupuscules violents. 

Notre déontologie de journalistes nous oblige à remettre en contexte et à questionner les discours anti-immigration, la remise en cause des droits fondamentaux, les théories racistes, homophobes, transphobes et sexistes de ce parti, qui compte parmi ses fondateurs un ancien de la Waffen SS et un membre de l’OAS (organisation paramilitaire d’extrême droite qui menait des attaques violentes en Algérie pour y maintenir la colonisation). 

Trop rares sont les médias à traiter le RN comme une force politique à part, et à enquêter, comme StreetPress, Libération, ou encore Le Monde, sur leurs liens avec des groupuscules identitaires violents ou des régimes autoritaires comme la Russie. Clair sur sa ligne vis-à-vis de ce parti, Mediapart a réaffirmé sa position le 11 juin en rappelant : « Nous enquêtons sur leur financement et leur éthique. Mais nous ne leur ouvrons pas nos colonnes pour des interviews qui banalisent leurs paroles. » 

La parole des personnes racisées, étrangères, LGBTQIA+, handicapées et issues des classes populaires, qui seraient directement touchées par l’arrivée au pouvoir du RN, manque toujours dans les médias et doit y trouver plus de place. Nos angles doivent davantage prendre en compte leurs situations spécifiques face aux risques posés par l’extrême droite. 

Nous appelons aujourd’hui nos consœurs et confrères à se mobiliser pour produire une information rigoureuse et sans complaisance, à la hauteur des enjeux démocratiques de ces élections législatives. Il est temps, pour les rédactions, de repenser leur manière de faire du journalisme politique, de sortir des petites phrases et des guerres de pouvoir. De réinvestir l’enquête pour regarder derrière les discours de surface. De se former d’urgence aux problématiques de racisme et de discriminations. Il est aussi l’heure de s’interroger sur le manque de diversité dans les profils composant les rédactions, qui se reflète dans les couvertures médiatiques. L’AJAR, l’AJL et PLU se tiennent à disposition pour apporter leur éclairage et mener des formations auprès des médias volontaires.

Il y a urgence. Notre responsabilité et notre poids sur l’opinion publique nous obligent.

AJAR (Association des journalistes antiracistes et racisé·e·es), PLU (Prenons la Une), AJL (Association des journalistes lesbiennes, gays, bi·e·s, trans et intersexes), le 24 juin 2024.

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RCI Guadeloupe: une journaliste sanctionnée pour avoir fait son travail

L’Association des Journalistes Antiracistes et Racisé·e·s (AJAR) et Prenons La Une (PLU), deux associations regroupant environ 400 journalistes, condamnent la décision de la chaîne radio RCI Guadeloupe de retirer sa présentatrice Barbara Olivier-Zandronis de l’antenne. Cette sanction fait suite à son interview menée avec pugnacité, le vendredi 8 décembre, de Jordan Bardella, président du Rassemblement National. 

Pour la direction de RCI Guadeloupe, cet entretien n’était pas journalistique mais de l’ordre de l’« opinion ». Pourtant, la journaliste n’a fait que rappeler des faits au président du Rassemblement National dans ses questions : la présence fortement contestée du RN, historiquement, en Guadeloupe, la fausseté de ses affirmations sur l’aide médicale d’état (AME), l’accueil indigne des personnes migrantes (que Bardella au contraire qualifie d’« hôtel cinq étoiles pour l’Afrique »), la quasi-absence de propositions au parlement européen par l’euro-député depuis le début de son mandat, et la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité. Le tout, de façon sourcée. Depuis quand questionner un représentant politique à partir de faits constitue-t-il une opinion?

Face à Barbara Olivier-Zandronis, Jordan Bardella provoque et insulte. Il la qualifie d’« agressive » à plusieurs reprises alors qu’il refuse de répondre aux questions posées, et que notre consoeur les lui adresse à nouveau en refusant de se laisser déstabiliser et d’accepter des réponses qui ne correspondent pas aux questions. Désinvolte, Jordan Bardella laisse son téléphone allumé : celui-ci sonne bruyamment plusieurs fois durant l’échange. Il semble même décidé à prendre un appel pour esquiver une question, interrompant l’interview d’une manière particulièrement cavalière. Enfin, il accuse la journaliste d’être partisane, lui demandant si elle est encartée dans un parti. 

La première réaction de la direction à la sortie de l’entretien? Présenter des excuses à Jordan Bardella, reprenant à leur compte les accusations d’ « agressivité » envers la journaliste, révèle Libération.

A-t’on encore le droit d’être des journalistes face au RN ou est-ce qu’on attend de nous d’être des communicant·es participant à la validation et à la propagation des fausses informations que ce parti diffuse en permanence ? Un parti dont le fondateur a été condamné pour son négationnisme de la Shoah. Un parti dont des membres ont été condamnés pour racisme et dont  certains cadres sont lié·es à des groupes néofascistes violents comme le GUD. Un parti ayant pour premier objectif d’instaurer un programme raciste et xénophobe de « préférence nationale ». Faudrait-il participer à la normalisation de ce parti à l’aide d’entretiens mielleux, au mépris du rappel de faits, le cœur de notre métier?

Ce vendredi 8 décembre, Barbara Olivier-Zandronis a, en réalité, honoré notre profession. Elle n’a fait que confronter un politicien en campagne à des faits qui interrogent la cohérence entre son discours et ses actes. Notre consoeur a tenté de briser la langue de bois politique en restant ancrée dans ses questions. Son ton n’était pas agressif : elle a simplement refusé d’accepter des réponses qui ne correspondaient pas à ses questions. C’est le rôle d’une journaliste. Mais est-ce notre rôle d’être conciliant face à des représentants du peuple et experts en communication politique, en particulier du RN ? Est-ce notre rôle de l’être, d’autant plus compte tenu de l’histoire esclavagiste raciste française, notamment aux Antilles et en Guadeloupe ? Est-ce nôtre rôle d’être conciliants, d’autant plus au vu des positions du RN sur ce pan de l’Histoire ? Barbara Olivier-Zandronis mérite-t-elle un tel désaveu ? 

L’AJAR et PLU s’accordent pour dire que non. Au contraire, Barbara Olivier-Zandronis devrait être citée en exemple et défendue par sa rédaction, et non pas dénigrée pour son travail, comme a pu le faire son directeur devant Jordan Bardella et jusque dans les colonnes de Libération.

Comme plus de 8000 citoyens et journalistes signataires de la pétition de soutien, nous appelons RCI à la rétablir à son poste de présentatrice et intervieweuse.

Le 11 Décembre 2023

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Israël/Palestine: l’AJAR condamne le racisme dans les rédactions

À l’attention des rédactions françaises,

Depuis les massacres du Hamas le 7 octobre, suivi du pilonnage ininterrompu d’Israël sur la bande de Gaza assiégée, la guerre israélo-palestinienne occupe une place prépondérante dans la couverture française de l’actualité. L’AJAR constate que celle-ci est déséquilibrée dans de nombreux médias français, notamment par sa tendance à l’invisibilisation et à la déshumanisation des Palestinien·nes. Nous publierons prochainement un décryptage à ce sujet.

Le racisme qui infuse les productions médiatiques se manifeste aussi contre certain·es journalistes racisé·es. L’AJAR condamne fermement le racisme qui s’exprime en rédaction, et se tient à disposition des personnes visées cherchant du soutien ou souhaitant engager des poursuites. L’AJAR rappelle aux employeurs qu’ils ont l’obligation de protéger leurs salarié·es des propos et comportements racistes.

Notre association, regroupant près de 200 journalistes, est au fait de situations préoccupantes vécues par des confrères et consoeurs depuis plus de trois semaines. Nos membres font état de conditions de travail fortement dégradées.

Dans leurs rédactions, on considère que l’attachement, réel ou supposé, de journalistes au respect des droits du peuple palestinien, les biaise, et les empêche de faire leur travail correctement, d’autant plus si ces journalistes sont arabes ou musulman·es. Certain·es nous rapportent des remarques racistes, d’autres des blagues, ou des accusations à peine déguisées évoquant une sympathie supposée avec le Hamas. Cette suspicion d’affinités terroristes est un ressort islamophobe classique contre les personnes arabes ou musulmanes. Nous sommes aussi au fait d’un cas de fouille au faciès, jamais expérimentée précédemment, à l’entrée d’une grande rédaction télé.

Nos membres témoignent également de mises à l’écart et d’un manque de confiance professionnelle de la part de leur hiérarchie, qui ignore leurs propositions d’angles et contrôle leur production de manière inédite. Tout cela, sans susciter de réactions de la part des collègues ou des chef·fes présent·es.  


Les journalistes juif·ves, ou considéré·es comme tels, peuvent eux aussi être la cible d’antisémitisme et considéré·es comme soutenant les choix politiques actuels de l’État israélien, ou comme spécialistes de facto de la société israélienne. Cette essentialisation et assimilation des Juif·ves à l’État ou à la société israélienne est antisémite.


Ces attaques sont intolérables et pèsent sur la santé mentale de ces journalistes racisé·es : elles causent un mal-être grandissant chez nombre d’entre nous et entraînent des risques psychosociaux au travail. Nous exigeons que les rédactions mettent fin à ces comportements racistes envers leurs employé·es arabes, musulman·es ou juif·ves.

Ressentir de l’empathie envers des victimes civiles ne constitue pas une faute professionnelle. Être raciste, si.

L’AJAR tient à rappeler avec la plus grande fermeté que :

Nous sommes à la disposition des personnes souhaitant engager des poursuites. Comme prévu depuis notre création, l’AJAR travaille avec les syndicats de la profession, rapproche les personnes concernées de ressources légales, et aide à engager les procédures nécessaires afin que cesse le racisme qu’elles subissent en rédaction. L’AJAR accompagne aussi celles et ceux pour qui ces poursuites seraient trop lourdes, mais qui cherchent simplement du soutien. L’AJAR réaffirme sa solidarité avec tou·te·s les consoeurs et confrères, notamment arabes, musulman·es et juif·ves, dont la santé mentale doit être protégée dans le contexte d’une actualité violente.

Vous pouvez contacter l’association sur nos réseaux sociaux, de préférence sur Twitter (X), ou Instagram, sinon sur Facebook, LinkedIn ou par mail à ajaracisees@gmail.com.

À Paris, le 2 novembre 2023